Malgré la crise qui frappe l'économie mondiale, le Real Madrid a défrayé la chronique dès l'entame du mercato de football en concluant deux transferts colossaux, dont celui de Cristiano Ronaldo pour 94 millions d'euros, qui explose le record détenu par Zinédine Zidane, acheté 77 millions d'euros en 2001. Economiste du sport, Frédéric Bolotny analyse pour Fluctuat la folie des grandeurs du club madrilène, symbole d'un foot business qui défie les lois de la finance.
Avec le retour de Florentino Perez au poste de président, le Real Madrid ambitionne de retrouver son statut de plus grand club du monde. Perez, magnat du BTP espagnol, c'est l'homme qui avait instauré de 2000 à 2006 l'ère des "Galacticos" (galactiques), en recrutant à prix d'or les plus grandes stars du ballon rond (Figo, Zidane, Ronaldo). Un modèle qui avait permis de faire exploser le chiffre d'affaires du club madrilène, mais s'était soldé par un échec sportif passée la victoire lors de la Ligue des champions 2001.
Chercheur au Centre de droit et d'économie du sport de Limoges (CDES), Frédéric Bolotny reconnaît la viabilité de cette politique calquée sur la "stratégie Disney", où le développement commercial de la marque assure la pérénnité financière, mais s'inquiète des dérives du football business, qui risque de "tuer la poule aux oeufs d'or" en brisant la glorieuse incertitude du sport.
A quelques jours d'intervalles, le Real Madrid a bouclé les transferts de Cristiano Ronaldo et Kaka pour un total d'environ 160 millions d'euros. Le football ne connaît-il pas la crise ?
Avec le Real Madrid, on est dans un cadre très particulier. Le football connaît la crise, on le voit en Angleterre alors que le business du football y est très florissant et très équilibré avec des recettes de guichet élevées (le panier moyen y est de 50 euros). Les difficultés des clubs anglais sont surtout liées aux difficultés de leurs mécènes. On est dans une activité de spectacle où, transferts mis à part, l'audience est au cœur de toutes les ressources des clubs, que ce soit via la billetterie, le merchandising ou les droits médias. Pour cette raison, j'ai du mal à penser qu'à un moment donné les problèmes de pouvoir d'achat ne vont pas impacter l'économie du sport en général, et notamment du spectacle sportif. Donc, oui le football peut connaître la crise, que ce soit pour des raisons conjoncturelles, comme pour les clubs anglais, ou plus structurelles, liés au fait que le sport n'est pas un bien de première nécessité.

Peut-on déjà mesurer les conséquences de la crise sur l'économie du sport ?
Il faudrait examiner les comptes des clubs sur la saison écoulée pour voir si les recettes de billetterie ont déjà été touchées. Mais on verra véritablement l'impact de la crise la saison prochaine sur d'éventuelles non reconductions de contrat, même si pas mal de revenus sont protégés par des contrats pluriannuels (sponsoring et droits télés, NDLR). Pas mal de sponsors se retirent, moins pour des problèmes de solvabilité que de légitimité. Il est difficile de virer des gens et de continuer à mettre de l'argent dans le sport pro.
Faut-il s'attendre à une baisse de fréquentation des lucratives loges louées à l'année par les entreprises ?
Complètement. Les loges, mais aussi toute l'hospitalité sportive, vont être touchées. Là, on est rarement dans des contrats pluriannuels. Ces recettes vont être les plus fragilisées dans le foot, mais aussi dans tous les sports qui manquent de visibilité nationale, je pense notamment au basket, au hand et au volley, parce qu'ils dépendent d'un sponsoring de proximité, essentiellement des PME. En 2009-2010, ils vont vraiment ressentir l'impact de la crise. Les budgets les plus menacés risquent donc d'être les budgets très élévés, qui sont durs à légitmiter, et les milliers de petits sponsors qui participent au financement du spectacle sportif.
A côté de ça, la crise peut avoir des effets salutaires sur le spectacle sportif, en dégonflant certaines économies artificielles - par exemple dans le football anglais où dans le basket des pays de l'Est - qui menacent les équilibres du marché. En ce sens, le modèle de Perez me gêne moins que le modèle d'Abramovich (propriétaire de Chelsea). Il est plus sain pour un club de vivre sur les ressources qu'il dégage, que de dépendre d'un pseudo-mécène, dont on ne sait pas trop pourquoi il est là et risque de laisser le club exsangue le jour où il partira. Chelsea, par exemple, est endetté à 90% envers Abramovich.
Quels sont les effets salutaires de la crise que vous évoquez ?
La crise fait avancer l'idée de régulation. Ça fait quinze ans qu'on dit que le sport, qui est une activité très particulière qui a besoin d'équilibre, doit être régulé. Ce qui intéresse les gens dans le sport, c'est que le scénario n'est pas écrit à l'avance. Depuis l'arrêt Bosman (qui a imposé la libre circulation des travailleurs européens dans le sport, NDLR), on a un marché du sport européen qui, contrairement à ce qu'on croit, est beaucoup plus libéral dans son organisation que le sport américain qui est organisé de manière collectiviste pour faire du fric. Aux Etats-Unis, ils essaient rééquilibrer la concurrence chaque année, en jouant soit sur l'allocation des talents (salary cap, draft), soit sur l'allocation des recettes. Dans la NFL (Ligue de football américaine, NDLR), qui est comme par hasard la ligue la plus régulée et la plus rentable, il y a même un partage de billetterie pour corriger les écarts. En Europe, on a dérégulé à fond.
Comment mesure-t-on les effets de cette dérégulation du sport en Europe ?
Depuis l'arrêt Bosman, et la réforme de la Ligue des champions (C1) qui accueille plusieurs clubs de certains championnats, il y a une concentration phénoménale autour des quatre gros marchés qui monopolisent à peu près les deux tiers des place de quarts de finaliste de la C1. Avant, on était environ à un tiers. A un moment donné, si on tue l'incertitude, si on tue le drapeau au niveau des compétitions internationales (menacées par les clubs, qui sont les employeurs des joueurs, NDLR), on risque de tuer la poule aux œufs d'or. En même temps, il faut essayer de tempérer ce genre d'analyses. Le Barça, cette année, on avait envie de le voir jouer.
Les sommes folles injectées par le Real Madrid peuvent-elles avoir des conséquences sur le marché des transferts ?
On avait connu une bulle spéculative des transferts sur 1998-2002 qui s'est dégonflée depuis. Là, cette bulle risque de repartir, mais seulement sur le premier segment de joueurs - je ne pense pas que tous les transferts seront tirés vers le haut. Cette spéculation est très mauvaise pour les grands équilibres. C'est créateur d'économie souterraine et d'instabilité financière pour les clubs qui inscrivent la valeur de leurs joueurs à l'actif de leurs biens. C'est comme ça que les clubs français se sont retrouvés déficitaires à cause du coût des transferts qui avait flambé entre 1999 et 2001, période sur laquelle ils ont dépensé 240 millions de plus qu'ils n'ont encaissé en transfert de joueurs suite à l'explosion des droits télés. Ensuite, le marché des transferts s'est cassé la gueule. Heureusement, les clubs français sont plus contrôlés qu'ailleurs et ont pu redresser la barre.

Il y a un vrai modèle derrière. Et je pense que la première période Galactiques l'a montré. La première année du transfert de Zinédine Zidane, le chiffre d'affaire du Real n'avait pas beaucoup augmenté, parce qu'on en était encore balbutiement du merchandising. La stratégie du Real, c'est la stratégie Disney. Jusqu'au bout. C'est le cas de tous les grands clubs. Si on regarde l'évolution des ressources dans la décennie 90 de Manchester United et de Disney, on a vraiment une évolution du modèle économique parallèle. C'est-à-dire que la part de l'activité originelle, les recettes du jour de match pour Manchester ou les films diffusés au cinéma pour Disney, n'arrête pas de baisser par rapport à des activités périphériques. La rentabilité vient de la multiplication des supports médias, les produits sous licence ou les parcs à thème. C'est ça le modèle Disney-Manchester. Sauf que le Real va encore plus loin en faisant du co-branding, ce que fait aussi Disney avec ses personnages, avec les marques que constitue les joueurs. D'où la négociation en amont pour que le club puisse exploiter individuellement l'image du joueur. On considère que les joueurs sont la véritable création de valeurs, et certains joueurs ont un talent et un potentiel marketing rares, donc qui se rémunère. La seule différence, c'est que les joueurs ne sont pas les créatures du Real, comme Disney avec ses personnages.
Le modèle du Real Madrid n'est-il pas aussi déloyal ? On se souvient que la vente de l'ancien centre d'entraînement de Ciudad Deportiva, qui avait rapporté 480 millions d'euros au club après que le terrain eut été reclassé zone constructible, avait notamment financé la politique de Perez. Alertée par Manchester United et le Bayern de Munich, la Comission avait qualifié la transaction d'opaque, même si l'enquête n'avait finalement pas démontré d'irrégularités...
C'est vrai que le Real s'est désendetté en revendant le centre d'entraînement, qui était en plein centre-ville, pour aller s'installer dans un endroit où le mètre carré était beaucoup moins cher. C'est une des premières opérations menées par Pererz à son arrivée en 2000. Bien évidemment, il fallait racheter le centre d'entraînement. Donc, ça m'a fait un peu rire à l'époque quand les petites subventions à la française était considérées par l'Europe comme des distorsions de concurrence. Aujourd'hui, les transferts du Real ont été financés par des prêts bancaires. Et même si Perez se vante de ne pas avoir mis d'argent dans le club, j'ai du mal à penser qu'il n'ait pas donné une garantie sur ses fonds propres ou des sociétés "amies" dans le contexte actuel.
En admettant que ces transferts soient rentabilisés, se pose encore la question des salaires, dont celui de Ronaldo qui s'élèverait à 13 millions d'euros par an, ce qui constitue encore un nouveau record...
S'ils continuent à pratiquer ce qu'ils faisaient lors de la première époque galactique, c'est-à-dire payer les impôts des joueurs, on peut effectivement se poser la question. Zidane avait un net qui allait de 6 à 7,5 millions d'euros, pour un coût de 16 à 18 millions pour le club. Donc là, en extrapolant, Kaka et Ronaldo coûterait entre 20 et 30 millions d'euros rien qu'en salaire. En comptant en plus l'amortissement du transfert, Kaka coûterait 42 millions d'euros par an. Ronaldo, 48.
Avec le recul, la stratégie de Florentino Perez avait-elle été rééllement payante lors de son premier passage à la tête du Real Madrid ? Si oui, le sera-t-elle à nouveau ?
Les études sur le transfert de Zidane au Real ont montré que si les répercussions étaient minimes au départ - 10% d'augmentation du chiffre d'affaires la première année - en quatre ou cinq ans le chiffre d'affaire du Real a doublé. Il a fallu le temps de mettre en place le merchandising au niveau mondial. Une étude circule actuellement qui démontre que Kaka va rapporter 75 millions d'euros par an au Real, mais il faut être sérieux à un moment donné. Moi, je ne suis pas capable de dire combien ils vont rapporter. La différence fondamentale avec l'époque Zidane, c'est que je ne suis pas sûr que ni Ronaldo, qui est une bombe à retardement de par son comportement, ni Kaka, pour d'autres raisons, aient le potentiel marketing de Zidane. Zidane, c'était le consensus. Ronaldo pourrait l'avoir avec son côté sale gosse, mais c'est un peu risqué.
On a quand même tendance à oublier que l'ère des Galactiques s'est soldée par un échec sportif...
Perez avait d'abord gagné son pari sportif, avec la Ligue des champions 2002, mais avait certainement gagné son pari économique à l'époque, puisqu'en cinq-six ans le Real était devenu le club dégageant le plus gros chiffre d'affaires, aujourd'hui 400 millions d'euros contre 150 à son arrivée. Même après son départ, le club a pu négocier un contrat télé de 1,1 milliards d'euros sur sept ans. Mais je pense que cette fois-ci, même s'il y a un modèle économique qui tient la route, le Real n'aura pas le droit de perdre des matchs, parce que les sommes sont indécentes et que les arbres ne montent pas jusqu'au ciel. Tout ce qui n'était pas développé au niveau merchandising l'a été depuis. Mais j'ai tendance à prendre Perez au sérieux et à penser qu'il a appris de ces erreurs passées. S'il fait encore une équipe avec que des attaquants, c'est qu'il n'a rien compris. C'est pour ça que j'espère que le rôle de Zidane est plus celui d'un conseiller que d'un ambassadeur. Parce qu'à un moment donné, si la logique économique l'emporte trop sur la logique sportive, le risque c'est que la logique économique s'auto-détruise.
Propos recueillis par Edouard Orozco
Sur le web :
Le site du Centre de droit et d'économie du sport de Limoges (CDES)